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Elke Schulze

L'esprit du mur

A propos des images de mur du duo d'artistes Français Geza et Chérif

« Je suis plutôt pour le désordre. Ne retenez pas l'art dans un piège, coupé du reste du monde. Je veux une peinture pleine des parfums d'après - d'après la décoration, la peinture en bâtiment, les panneaux de signalisation, les affiches, les traces de talons dans le sol. Ce sont les sols sur lesquels elle a grandi ». (Jean Dubuffet)

Les rues : rues, murs, façades

Déjà Léonard de Vinci recommandait d'utiliser comme source d'inspiration intarissable les façades abîmées par le temps, aux taches et couches de salissure dans lesquelles on peut discerner des chimères de toutes formes et de toutes sortes. Mais ce ne sont pas seulement les cicatrices du temps et chaque chose amorphe qui peuvent enflammer les forces de l'imagination. Depuis toujours, des messages se promènent dans les rues et produisent des couches sur les murs : pamphlets, verdicts, publicités. Et même Dubuffet revendique, 500 ans après Léonard, l'introduction de la rue dans l'acte créateur.

Même si les graffitis et gribouillages sur les murs ont toujours existé, nos rues nous imposent aujourd'hui de nouvelles expériences. Même les autoroutes de l'information expédient, au point mort, des publicités et appels à la consommation universels. Le palimpseste des espaces urbains développés porte toujours un masque avec le même message : achètes moi ! Les stratèges en publicité comme les politiciens ne connaissent que trop bien le pouvoir des images et inscriptions publiques. Et les murs de nos villes montrent encore et toujours d'autres visages, sur lesquels se manifestent le refoulé, l'indicible, la colère. Les messages des murs sont éphémères, aussi ordinaires qu'amusants, aussi impressionnants que trompeurs, aussi anonymes que publics. Ces signes visuels maraudent de manière non déclarée dans notre perception, ils suivent des fluides d'énergie clandestins, ils n'ont pas peur des mises en scène bizarre. Ils sont la dure épine dans le programme d'embellissement des villes, ils dressent la fluidité du signe contre le statique accident fatal du décor.

Le duo d'artistes franco-allemand Geza et Chérif, avec leur concept d 'esprit du mur, une fois le coup de génie accompli, tisse un fil et en extrait le crédit artistique. Les messages publicitaires deviennent, dans leurs mains, un matériau esthétique qui, prenant la forme d'un mur, peuvent absorber dans un acte créatif ouvert les signes et traces de toutes sortes. Ensemble ils produisent, parfois en extérieur, parfois dans l'atelier, des grandes surfaces de fond issues d'affichages publicitaires qu'ils travaillent et recouvrent ensuite, dans un processus spontané et collectif, de symboles et de textes afin de produire des couches picturales. (Ill. : exemple de l' esprit du mur )

Même si Geza et Chérif entendent leur travail comme un réflexe immédiat aux expériences actuelles, un sédiment du passé vit encore en lui ; ils font partie d'un champ de références à la fois historique et contemporain. Ici, nous rencontrons des voix extrêmement différentes, de celle du déjà mentionné Léonard, pour aboutir à Basquiat, Warhol et Beuys. Dans un clin d'œil à la lignée des ancêtres, le duo s'inscrit dans cette tradition (Ill. : photographie de Geza et Chérif devant le Galerie des Ancêtres au Mauerpark). Pour compléter, il faudrait ajouter les affichistes à leur côté, ceux qui, à partir d'épaisses couches d'affiches collées sur les murs, et par le principe du décollage, obtenaient leur matériaux pictural. Contre les espaces artificiels et soignés de l'image abstraite ou surréaliste, ils cherchent à intégrer de nouveau, dans l'art, l'artefact du quotidien et des rues. La forme artistique impénétrable se retrouve opposée au geste rude qui inclut les restes de la culture populaire.

Désormais, Geza et Chérif mettent en place une sorte d' esthétique de la cour intérieure qu'ils nomment esprit du mur, issue de reliques publicitaires et de peinture sur des figures de mur préparées. Ainsi, ils modifient le potentiel de communication de la publicité, le croisent et le confrontent avec les traces du quotidien, et créent leur univers d'images dans le frottement avec la vie de la rue et qui laisse entrevoir aussi bien les dessins archaïques de la grotte de Niaux que le gribouillage sur un mur (« tu es un idiot! ») et le graffiti. Ici se déroule un croisement précis, une mise en abîme de représentations archaïques et de fragments de codes discursifs du présent.

Les artistes se laissent influencer par les reliques du mur de Berlin et les graffitis anarchiques qui traversent les grandes villes. La figure plusieurs fois repeinte du mur de Berlin, autrefois frontière entre états à peu près immobiles, représente un véritable visage de Janus : il était séparation et signalait une blessure urbaine, mais c'était aussi, en tant que support à l'image, un espace de liberté. Et ce n'est pas un hasard si, après la chute de la frontière, le peuple grimpa le mur de Berlin des jours durant : le symbole provoquait un saisissement corporel victorieux. (Ill. : Image du mur de Berlin, vu depuis Berlin-Ouest ???).

Images à quatre mains

Même si les deux artistes incluent dans leur travail le bruit de la grande ville et que leurs projets sont en rapport à des sites spécifiques, ils vivent et travaillent retirés de l'urbain, dans une usine désaffectée de France. Ce lieu de vie et de travail est à la fois un refuge, un lieu de collection et de stockage, un univers indépendant. A la fois spartiate et paradisiaque, ici les formes de la civilisation et l'espace naturel se répandent en un lieu qui, situé parfaitement, fonctionne comme un abri mais aussi comme événement d'une blessure ouverte dans laquelle Geza et Chérif prennent le pouls de questions essentielles, dans une rencontre avec leur stratégies artistiques. L'usine n'est pas une idylle innocente, même si les chèvres et oies vagabondent sur le terrain alentours, mais plutôt une arche échouée, coquille dans laquelle on peut voyager vers les profondeurs. Le manque de confort et de luxe - l'usine n'est pas chauffée - est compensée par la récompense d'une existence remplie de concentration et de complétude. (Ill. : Photographie caractéristique de l'usine, de préférence l'espace intérieur avec des travaux en cours).

Geza Jäger (née en 1974) et Chérif Zerdoumi (né en 1958) ont été, avant leur rencontre au Salon des Indépendants à Paris, artistiquement actifs de plusieurs manières. Chérif dirigea une galerie, vendit des antiquités et de l'art, tout en étant peintre et sculpteur. Geza étudia, entre autres, l'histoire de l'art, les sciences culturelles et inter-culturelles, tout en montant sur scène comme chanteuse et artiste solo de performance. Le duo vit et travaille depuis 2003 dans une usine de Boissezon, représentant une surface d'ateliers et de dépôts d'environ 3.000 mètres carrés. Là, ils stockent aussi les 80.000 affiches publicitaires des années 1978-90 qu'ils utilisent comme matériau artistique.

Ces affiches seront appliquées par les artistes, dans un acte collectif, sur des fonds de grand format, collées puis recouvertes -dans un processus spontané- de couleur, de commentaires, transformées en signes picturaux. Les outils sont volontairement choisis bruts : rouleaux, bombes de peinture, pinceaux grossiers, bois et même la simple main nue. Geza et Chérif se décrivent comme des chercheurs de traces, ils collectionnent des existences humaines rudimentaires, transports symboliques de vie et de mort. Ceux-ci, comme les affiches de manière intrinsèque, deviennent une expression créative. Ils font entrer en collision les traces de leur monde d'images, issues de la mémoire, avec les poubelles visuelles de la consommation explosant ou se figeant dans une nouvelle existence. Les deux artistes n'avancent pas avec un plan précis, ils réagissent plutôt dans un dialogue autour des toujours nouvelles couches et entrelacements d'images. Geza et Chérif comprennent le principe d'un travail collectif comme expression même de l' esprit du mur, leur art nait du geste déchaîné des quatre mains. Tout autant que les artistes se détachent du concept de créateur solitaire “artiste-dieu”, le duo appelle les travaux ainsi faits “fragments du mur” qu'ils bâtissent eux même, librement connectés, en un mur imaginaire. Et pareillement, les artistes comptent, dans leur actions publiques, sur la réaction des passants, laissant leurs murs collés ouverts aux réactions les plus diverses.

La mise en forme collective d'une œuvre picturale ne suspend pas la parole personnelle des artistes et c'est plutôt, ce qui ressort du processus créatif, bien plus que la somme de deux tempéraments artistiques. Le travail à la fois pénible et délicieux de l'image dégage des moments de surprise changeante, de séduction, et prends forme finalement, comme l'expriment les artistes « à un niveau plastique, dans la même pensée de l'œuvre ». D'autres ont utilisé ce jeu d'échanges créatifs afin de gagner des nouvelles idées picturales. Rien de surprenant à ce que Andy Warhol fonctionne, dans son dialogue avec Basquiat, de la même façon. Keith Haring devait, de cette relation, parler d'un “third mind” qui, pour la durée de la coopération picturale, s'échapperait de l'œuvre et en serait responsable. De la même façon, Geza et Chérif se décrivent comme « un artiste à deux têtes ». Jusqu'à maintenant, ils ont réalisé à Berlin les séries esprit du mur (2003) et les rues (2004), collage et peinture murale publique qui seront présentées cette année à Leipzig, dans le Musée d'Histoire de la Ville, accompagnées d'autres œuvres du couple d'artistes. (Ill. : Exemple esprit du mur et les rues).

Boissezon - Berlin - Leipzig

Les trois villes différentes où sera présenté le projet esprit du mur forment un triangle singulier qui, par une observation de près, révèle sa logique. Boissezon et Berlin sont liées par une impulsion et un échange dans l'œuvre du couple d'artistes : la rencontre avec les restes du mur de Berlin, avec ses graffitis sauvages, fut tissé en un cocon par Geza et Chérif dans l'usine de Boissezon, modelé en projet artistique, de nouveau réalisé dans l'échange entre les deux lieux.

Dans le Parc du Mur berlinois - une ancienne bande frontière entre les deux Berlin qui entre-temps est devenue un lieu de rendez-vous apprécié et connu au delà des frontières de la ville - le duo d'artistes a collé, l'été 2003, sur un morceau de mur d'habitude utilisé par les tagueurs, des affichettes publicitaires françaises avant de les retravailler picturalement une journée entière. Sur cette sorte de longue fresque-palimpseste de près de 300 m2 grouillent des figures archaïques et des gribouillages gestuels, des collections de messages textuels d'amis augmentent la confusion des brouhaha des slogans, qui se transforment de nouveau en signe graphique. (Ill. : Photographie de l'action sur le Mur de Berlin).

Cette action déclencha la fureur et reçut de multiples jugements dans les journaux. Cet écho fournit une impression vivante du créatif et sauvage esprit du mur des deux artistes. En toute fin, l'artefact fut détaché du mur et transporté vers Boissezon, où il servit d'inspiration à la série Un art, deux têtes - Images du Mur . Logiquement, cette série fut exposée en retour à Berlin -et ceci non loin du Mauerpark- dans les espaces d'exposition de la Kulturbrauerei et avec une demande explicite : le vernissage eut lieu le 9 novembre 2003, jour anniversaire de la chute du mur.

Si ce dialogue entre Boissezon et Berlin s'étend désormais à un trio avec Leipzig, c'est avec une bonne raison. En premier lieu, les artistes ont poursuivi leur travail conceptuel depuis un an. L'importante série d'images intitulée les rues ajoute une certaine aigreur et des figures jumelles accusatrices au charmant et anarchique esprit des travaux précédents. Et la rudesse et l'obscurité des rues est élevée au rang de plate-forme de l'indignation des nombreuses formes de violence (Ill. : Exemple de les rues ).

En second lieu, Leipzig est, en tant que ville des “Montagsdemonstration” ( manifestation du lundi , regroupements populaires du lundi après-midi, en opposition au régime de R.D.A. et ayant abouti à la chute du mur en 1989, N.d.T.) un lieu dans lequel un kaléidoscope historique reflète le pouvoir et le déclin d'un état porteur de murs. Pour la commémoration des quinze ans de la chute du mur, fut rappelé que c'est l'impulsion de ces manifestations qui amena le statisme de la R.D.A. en mouvement : le fort rayonnement des ces manifestations mobiles et sans violence cristallise en un monument sui generis .

Mais plus encore, le Musée d'Histoire de la Ville est, par son histoire et dans son idée, un espace parfait pour la présentation du travail de Géza et Chérif. Le musée situe sa collection dans une perspective européenne éminente et a particulièrement pris soin, jusqu'à maintenant, de diverses collaborations d'échange franco-allemand. Cet engagement honorable introduit aussi l'œuvre du duo d'artistes franco-allemand au mieux. Aucunement cimenté dans un patriotisme local, avec le pictural esprit du mur - en soi déjà multilingue et mobile - une voix nouvelle entre dans la conversation déjà engagée.

Chien errant, faucheuse et KRM dispersée

Les œuvres de Geza et Chérif prennent différentes formes : des collages uniques s'enchaînent dans une forme sérielle et trouvent une suite, par la sauvagerie calculée des éphémères œuvres picturales, qui trouvent leur lien dans les actions dans l'espace public. Les artistes décrivent chaque œuvre comme un fragment qui ont leur propre consistance comme figure d'image séparée, cependant, dans leur addition, ils battent au rythme de l'univers de l' esprit du mur .

L' esprit du mur et de la rue est la source d'inspiration simultanée de thèmes et motifs précis ; nourries à partir de sources d'images différentes, se forme un répertoire spécifique. Les plus récents travaux de la série intitulée les rues décrochent aussi bien le collectif que les traumatismes privés et expériences de la violence, ils articulent les angoisses élémentaires dans une figuration de l'acclamation. Les rues deviennent la scène d'un danger permanent, elles prennent à la gorge par l'horreur d'un monde civil factice. (Ill : Exemple de les rues ).

Nous croisons ici de nouveau la faucheuse, qui erre au travers des images dans sa danse macabre. Elle parle un langage différent de celui de ce chien errant, vagabond, insolent et joyeux qui, dans les images de 2003, courrait en zigzag. Dans le contexte du gris et du noir de les rues , elle se transforme en éphémère formule, en fugitif, en fantôme. Pendant qu'elle contient encore le souvenir de l'anarchie des rues vivantes, elle se transforme en témoin pressé de la cruauté et de l'horreur anonyme de ce monde. Elle erre impuissante dans le triste scénario que les images sombres déploient.

Le motif des rues oscille entre memento mori et dénonciation ; à l'arrière plan des images de grand format étant capturée simultanément une réaction à la superficialité des murs. La couche de couleur opère comme un terne enduit écaillé, elle rappelle les murs sombres recouverts de fumée. De temps en temps, un rouge ou un ocre éteint fait de la lumière au travers d'un gris poussiéreux ; comme Pompeï peut en avoir l'air après la pluie. Couche de couleur et couleur du mur ne font qu'un, elle portent des égratignures, des blessures, des cicatrices ; comme des stigmates et se recouvrent dans le même temps comme un visage détourné et sans regard. Les murs de ces rues se donnent comme modèle d'un exerzitium de l'amertume.

Mais aussi, les paysages urbains, dans les précédentes séries de l' esprit du mur, représentent la physionomie des états d'âme. Dans une ronde sauvage d'apparition, disparition et réapparition, une discussion publique passe dessus le mur et l'image du mur devient le forum d'un discours non-hierarchique. Les images sont, elles aussi, organisées dans ce sens, dans le contraste des signes cryptiques laborieux. Geza et Chérif mettent le signe expressif de la peinture dans un acte de supplication du mur, dans lequel ils mettent de simples traces d'images. La narration visuelle est versatile, le vagabond et le polyglotte sont transformés en des principes créateurs. (Ill. : esprit du mur avec chien errant et KRM)

Les espiègleries volontaires cristallisent en une image signifiante de la série : le motif du chien errant. Il maraude dans les rues, suivant sans cesse des pistes mystérieuses et des signes qu'il a abandonnés de lui-même. Ainsi, il conduit Geza et Chérif dans le dédale des villes pour un jeu de piste visuel. Son museau sera accompagné par un signe écrit, que les artistes réalisent à l'aide d'un pochoir : le KRM. Au lieu d'une signature, c'est un fantôme voyageur et un esprit des rues réunis. Les lettres ne transportent pas de sens caché, elles sont mises par les artistes dans leur propre univers d'images et à cause de leur qualité optique.

Les images de mur de Geza et Chérif n'esthétisent pas les signes de la société de consommation pour en faire des icônes d'elle même, elles ne lisent pas non plus comme les graffitis en tant que cartouche vide sous le diktat des simulacres. Les artistes créent plutôt, avec leur concept d' esprit du mur, un flux créatif se moulant aux identités urbaines, objets et sensations du monde. Leur langage pictural hérite des forces abstraites des signes archaïques, qu'ils laissent réagir aux déchets visuels alentours. Là, ils conjurent, dans une métamorphose contemporaine, le potentiel carnavalesque de fragments d'images dansants, de l'extase heureuse à l'engourdissement totémique dans le regard fascinant de la mort. Leurs errances cicatrisant de nouveaux espaces de liberté. Bon voyage-surprise !

Août 2004

L'auteur : Docteur Elke Schulze, historienne d'art, assistante depuis 1997 dans le séminaire de pratiques artistiques et esthétiques de la Humboldt-Universität de Berlin. Travaux et champs de recherche : histoire du portrait, histoire des techniques de reproduction graphique, collectifs d'artistes romano-allemands au 19ème siècle, histoire des universités et des disciplines, dessin et enseignement esthétique.

Übersetzung : Thibaut de Ruyter

Mit freundlicher Unterstützung der AFAA/Bureau des Arts Plastiques – Französische Botschaft     

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